The mountain community is dying from its silences

The mountain community is dying from its silences

« La communauté montagnarde meurt de ses silences... »

Le Dauphiné Libéré — Dimanche 29 mars 2026 Rubrique : Le point de vue / Idées

Erik Decamp est guide de haute montagne, polytechnicien et ancien professeur à l'École nationale de ski et d'alpinisme (ENSA) de Chamonix.

Blaise Agresti est guide de haute montagne à Chamonix, saint-cyrien et ancien commandant du Peloton de gendarmerie de haute montagne (PGHM) à Chamonix, fondateur de Mountain Path.


VERSION FRANÇAISE (Original)

Cet hiver, déjà plus de 30 personnes sont mortes en avalanche dans les Alpes françaises, dont plusieurs professionnels (pisteur-secouriste, moniteur, guide). Parmi eux, dans le massif du Mont-Blanc, un pisteur et trois trentenaires, dont deux de la vallée de Chamonix.

Ces événements s'inscrivent dans une longue suite de drames, souvent entourés de silence, qui touchent la jeunesse et de nombreuses familles depuis des décennies. L'automne 2025, dans la même semaine trois professeurs de l'École nationale de ski et d'alpinisme (ENSA) se tuent, l'un en rappel, les deux autres en voiture, et un jeune de la vallée se tue en parapente.

Ces accidents ont suscité pour nous d'abord des doutes sur leurs causes, puis des questions. Même s'ils ne sont pas de même nature, nous pensons qu'ils ont en commun d'être les symptômes d'une culture qui valorise la prise de risque au point d'en devenir toxique.

Pourquoi rompre le silence ?

Parce qu'il est difficile d'accepter que la possibilité de l'erreur d'un expert ne filtre que sous forme de vagues rumeurs, même après la période du deuil.

Est-ce la peur de s'avouer que même les meilleurs peuvent se tromper ? Un tabou qui veut que l'on ne touche pas à ceux qui incarnent l'excellence technique ?

On ne peut pas invoquer la seule fatalité. Nous sommes parents d'enfants qui ont tous perdu des amis de leur âge en montagne. Par nos silences et une dose de fatalisme, nous agissons trop peu pour changer ces mentalités.

Nous habitons Chamonix, lieu qui concentre la plus grande expertise « montagne » au monde, façonne les imaginaires depuis longtemps et se montre pourtant incapable de protéger ses propres enfants d'une culture du risque devenue toxique.

Un enfant vivant à Chamonix est confronté à la mort en montagne. Ce traumatisme est souvent entouré de silence. Chaque enfant se débrouille : il détourne le regard ou tente de donner un sens à cette mort (« il est mort en vivant sa passion »).

« Pourquoi reconstruire un tel imaginaire du risque »

De là à valoriser le risque, encouragé par l'imaginaire des « héros de la montagne », il n'y a qu'un pas.

À tous les âges, les accidents devraient être l'occasion de mieux comprendre comment l'accident arrive même aux plus talentueux. Encore faudrait-il ne pas ajouter au poids de la tristesse celui du silence.

Aux âges où se forgent les modèles, quand une figure qui a suscité l'admiration par ses prouesses se tue en montagne, il est présenté comme un héros victime de la fatalité.

Le milieu se tait et si quelqu'un pose des questions sur les causes de l'accident, il s'entend répondre qu'on ne « salit pas la mémoire d'un mort ». Pourtant, savoir renoncer et comprendre que l'expertise ne protège pas de l'erreur, serait fort utile à ces jeunes attirés par la haute montagne.

En dépit de leurs efforts, les acteurs impliqués dans la formation peinent à percer le mur des silences. Dans cette chaîne de responsabilités, l'ENSA, où sont formés les futurs professionnels de la montagne, occupe une place particulière.

Cette école se doit d'être le lieu du partage des expériences, les inappropriées, les malheureuses et les dramatiques. Des efforts sont entrepris dans ce sens, mais ils se heurtent à une culture enracinée qui laisse en suspens une question lancinante : l'excellence technique, parce qu'elle est éblouissante, ne continue-t-elle pas à nous aveugler ?

Doit-elle occuper une place prépondérante ou être en équilibre avec d'autres qualités tout aussi importantes pour former des professionnels (sécurité, diversité, relationnel, pédagogie...) ?

Pourquoi reconstruire notre imaginaire du risque ?

Ces constats ne sont pas récents, le drame est qu'ils perdurent comme si la communauté résistait par ses silences et ses tabous à ce qui pourrait perturber ses repères.

Ces silences ne sont pas de la pudeur, mais un symptôme. Il s'est déployé depuis longtemps une culture collective faite d'une valorisation de la performance à hauts risques, combinée à une dose de fatalité.

Exister à Chamonix, c'est prendre des risques et le montrer. Ce halo de lumière qui entoure les « héros de l'extrême » produit des comportements compulsifs.

La prudence ? Oubliée. La vigilance partagée ? Marginalisée.

L'apprentissage progressif ? Précipité. L'hybridation de la montagne, du tourisme et de la médiatisation a trouvé à Chamonix une arène d'exception.

Elle a enfanté d'un monstre : une culture du risque outranciêre, existentialiste, portée par le « no limit » qui s'affranchit des règles et prône une liberté absolue. Vivre pour et par le risque. Certes, ce sont des traits de nos sociétés que cet environnement local ne fait qu'exacerber par l'accès facile à la haute montagne, la concentration des acteurs et la médiatisation. Mais ici on en meurt.

« Comment rebâtir un socle de comportements plus adaptés »

Alors comment rebâtir un socle de comportements plus adaptés, plus éclairés, reconstruire une culture de prudence et du renoncement ? C'est un effort collectif.

Cette tribune est un encouragement à se défaire de l'hégémonie d'un imaginaire qui repose sur l'apologie de la prise de risque et à mieux éduquer notre jeunesse au risque éclairé et mesuré. La montagne peut redevenir un espace d'apprentissage unique.

Cette politique est à construire avec cohérence par les acteurs clés. D'autres imaginaires sont possibles.


ENGLISH TRANSLATION

Erik Decamp is a high-mountain guide, graduate of École Polytechnique (France's most prestigious engineering school), and former professor at the National School of Ski and Mountaineering (ENSA) in Chamonix.

Blaise Agresti is a high-mountain guide in Chamonix, graduate of Saint-Cyr (France's military academy), former commander of the High Mountain Gendarmerie Unit (PGHM) in Chamonix, and founder of Mountain Path.

These aren't influencers or journalists — these are two of the most qualified mountain professionals in France. A Polytechnique graduate and a Saint-Cyr graduate who both became mountain guides, one trained the next generation at ENSA, the other commanded the rescue unit that picks up the bodies. When these two break the silence, it carries enormous weight.

"The mountain community is dying from its silences..."

This winter, more than 30 people have already died in avalanches in the French Alps, including several professionals (ski patrollers, instructors, guides). Among them, in the Mont-Blanc massif, a ski patroller and three people in their thirties, two of whom were from the Chamonix valley.

These events are part of a long succession of tragedies, often surrounded by silence, that have affected young people and many families for decades. In autumn 2025, in the same week, three professors from the National School of Ski and Mountaineering (ENSA) were killed — one while rappelling, the other two in a car accident — and a young person from the valley died paragliding.

These accidents first raised doubts for us about their causes, then questions. Even though they are not of the same nature, we believe they share a common thread: they are symptoms of a culture that glorifies risk-taking to the point of becoming toxic.

Why break the silence?

Because it is difficult to accept that the possibility of an expert's error only filters through as vague rumors, even after the mourning period.

Is it the fear of admitting that even the best can make mistakes? A taboo that demands we don't touch those who embody technical excellence?

We cannot invoke fate alone. We are parents whose children have all lost friends their own age in the mountains. Through our silences and a dose of fatalism, we do too little to change these mentalities.

We live in Chamonix, a place that concentrates the world's greatest mountain expertise, has long shaped our collective imagination, and yet proves incapable of protecting its own children from a risk culture that has become toxic.

A child growing up in Chamonix is confronted with death in the mountains. This trauma is often surrounded by silence. Each child copes in their own way: they look away or try to give meaning to the death ("he died living his passion").

"Why reconstruct such an imaginary of risk"

From there to glorifying risk, encouraged by the mythology of "mountain heroes," is just one step.

At all ages, accidents should be an opportunity to better understand how accidents happen even to the most talented. But the weight of silence should not be added to the weight of sadness.

At the ages when role models are forged, when a figure who inspired admiration through their feats is killed in the mountains, they are presented as a hero — a victim of fate.

The community stays silent, and if someone asks questions about the causes of the accident, they are told that one "does not tarnish the memory of the dead." Yet knowing how to step back and understanding that expertise does not protect against error would be extremely useful to young people drawn to high-altitude mountaineering.

Despite their efforts, those involved in training struggle to break through the wall of silence. In this chain of responsibilities, ENSA — where future mountain professionals are trained — holds a special place.

This school must be the place where experiences are shared — the inappropriate ones, the unfortunate ones, and the tragic ones. Efforts are being made in this direction, but they collide with a deeply rooted culture that leaves a nagging question unanswered: does technical excellence, because it is dazzling, continue to blind us?

Should it hold a dominant position, or should it be balanced with other equally important qualities for training professionals (safety, diversity, interpersonal skills, pedagogy)?

Why reconstruct our imaginary of risk?

These observations are not new. The tragedy is that they persist, as if the community resists through its silences and taboos anything that might disturb its reference points.

These silences are not modesty — they are a symptom. A collective culture has long been at work, built on the glorification of high-risk performance combined with a dose of fatalism.

To exist in Chamonix is to take risks and show it. The halo of light surrounding the "heroes of the extreme" produces compulsive behaviors.

Caution? Forgotten. Shared vigilance? Marginalized.

Progressive learning? Rushed. The hybridization of mountain culture, tourism, and media has found in Chamonix an exceptional arena.

It has given birth to a monster: an excessive, existentialist risk culture, driven by a "no limits" mentality that frees itself from rules and advocates absolute freedom. Living for and through risk. These are certainly traits of our broader societies, which this local environment only amplifies through easy access to high mountains, the concentration of practitioners, and media coverage. But here, people die from it.

"How to rebuild a foundation of more appropriate behaviors"

So how do we rebuild a foundation of more appropriate, more enlightened behaviors? How do we reconstruct a culture of caution and of knowing when to turn back? This is a collective effort.

This opinion piece is an encouragement to break free from the dominance of an imaginary that celebrates risk-taking, and to better educate our youth about informed and measured risk. The mountain can once again become a unique space for learning.

This approach must be built coherently by the key stakeholders. Other imaginaries are possible.

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